Mercredi 22 août 2007

La méthode de Marx est avant tout la méthode matérialiste, Marx était l'ennemi du verbalisme, même du verbalisme prétendu révolutionnaire. Il était contre tous ceux qui, comme disait le spirituel Alexandre Herzen en parlant de son ami Bakounine, ont tort « de prendre le deuxième mois de grossesse pour le neuvième ». Résultat ; fausse couche ! Il était contre les émigrés qui après l'échec de la révolution de 1848, voulaient le plus tôt possible recommencer la révolution. Pour que la révolution triomphe, il faut les conditions matérielles nécessaires pour en assurer la victoire. Il était adversaire de ceux qui, sous prétexte d'aller vite, pour descendre du sixième étage sautent dans le vide au lieu de prendre l'escalier. Evidemment, c'est une méthode pour aller vite. On arrive plus tôt, mais dans quel état !

Marx appliquait la méthode matérialiste. Il étudiait avant tout la réalité, les conditions matérielles de la vie sociale. Il était en même temps dialecticien. Cela veut dire qu'il reconnaissait qu'il faut chercher dans chaque régime les éléments destructifs de ce régime, qui se développent à l'intérieur même de ce régime, ainsi que les éléments constructifs du régime nouveau. On peut dire que chaque régime existant porte dans ses entrailles le régime nouveau, comme la mère porte l'enfant.

Et si Marx et ses partisans donnent au socialisme le qualificatif de « scientifique », c'est parce qu'ils ont trouvé dans la société capitaliste, dans le régime économique existant, aussi bien les éléments destructifs de ce régime que les éléments constructifs du nouveau régime.

La méthode marxiste est basée sur l'idée de l'évolution aboutissant à la révolution. Or, l'idée d'évolution est à la base de toutes les sciences et toutes les conceptions modernes, avec cette différence que les évolutionnistes à la Spencer, arrêtent la loi de l'évolution au seuil du régime actuel : tout évolue, sauf le capitalisme ; la loi de l'évolution doit respectueusement s'écarter de la Banque de France et des autres banques ; là, elle perd son autorité ; elle cesse d'être applicable : toute évolue, sauf la propriété et le mode de production capitalistes. Marx, au contraire, avec une logique implacable disait « Non ! Si tout change, si tout se transforme, il n'y a pas de raison pour que le capitalisme et son mode de production restent au stade qu'ils ont atteint ; il n'y a pas de raison pour que l'évolution historique s'arrête au stade capitaliste. »

Est-ce qu'il faut revenir au dogme de l'invariabilité des espèces, de la stagnation de tout ce qui existe, à la vieille géologie, à la vieille astronomie ? L'astronomie moderne, la géologie moderne, démontrent que les comètes et les planètes se sont développées graduellement et que la terre est passée par divers stades.

Marx est d'accord avec la théorie moderne de l'évolution qui n'exclut pas le passage rapide de l'évolution à la révolution : la théorie de l'évolution de nos jours admet avec de Vriès les passages brusques, « les sauts » dans la marche régulière des choses.

Marx n'oppose jamais évolution à révolution. Ainsi, l'enfant, qui se développe dans les entrailles de la mère, vient au monde avec des déchirements sanglants. Jaurès a cherché en vain à persuader la bourgeoisie qu'on pouvait aller au Maroc par voie de « pénétration pacifique ». Malgré sa bonne volonté, sa puissance de persuasion et son honnêteté, il n'a pas pu faire triompher cette idée de « pénétration pacifique ». Vous savez que nous sommes encore en guerre au Maroc (Applaudissements).

Or, selon la méthode marxiste, selon la dialectique de Marx, il ne faut pas opposer évolution à révolution.

Est-ce que ces idées sont périmées ? Est-ce qu'il faut retourner au verbalisme idéaliste ? Francis Bacon, un des fondateurs de la philosophie moderne, a dit qu'il y a deux sources de vérité : il y a la méthode des abeilles, tributaires de la matière environnante, des plantes et des fleurs où elles puisent leur miel ; et il y a la méthode des araignées qui tirent tout de leur propre substance. Les idéalistes « ont une araignée dans la tête », c'est-à-dire qu'ils tirent tout de leur tête, ce qui les entraîne à prendre des mots pour des réalités.

A notre époque, on abuse beaucoup des grands mots. Pendant la guerre, on a sorti tout le bagage idéaliste. On nous a dit chaque jour que ceux qui partaient sur le front allaient se battre pour « la justice », pour « le droit », pour « la civilisation ». On continue à faire cet abus de grands mots idéalistes qui sont vides de sens dans la société actuelle. Cet abus a si peu cessé que, hier encore, il y avait à la salle Wagram une réunion des petits et moyens propriétaires, organisée par la réaction. Au nom de quels principes s'est-on élevé contre les revendications socialistes et démocratiques ? C'est au nom de l'égalité devant l'impôt, c'est au nom des droits de l'homme que les riches demandent à payer autant que les pauvres, Rothschild autant que Rappoport ! (Rires et applaudissements.)

En effet, au nom des droits de l'homme et du citoyen il faut que le pauvre paie autant que le riche. C'est cette égalité qu'on propose. Et ce sont là des choses vivantes de tous les jours, d'aujourd'hui, d'hier, d'avant-hier. Alors, allez-vous faire à Marx le reproche de n'avoir pas eu confiance dans les mots dont on fait un si grand abus, d'avoir regardé la réalité en face ? Ferdinand Lassalle a dit : « dire ce qui existe, c'est déjà un fait révolutionnaire » parce que la réalité travaille pour nous, parce qu'elle contient des éléments explosifs, parce que l'histoire contient de la dynamite, des forces vraiment révolutionnaires qui font sauter les vieux régimes « périmés ».

Donc, au point de vue de la méthode, le marxisme ne peut être considéré comme « périmé ». Elle procède des idées les plus modernes : mouvement, transformation, évolution, révolution.

Marx avait horreur du vide, de l'abstrait, des mots qui peuvent s'appliquer à tout et qui n'expliquent rien, des grands mots qu'on cherche à exploiter pour cacher de petites choses, ou même des choses abominables.

                                                                                             le marxisme est-il périmé?Charles rappoport.

Par kourss - Publié dans : philosophie
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